Tout en démarrant le Duster, j’essaie une nouvelle fois d’atteindre Katerína par téléphone, mais mon appel est à nouveau directement dévié sur sa boite vocale.
Je pars en trombe en direction de Livadákia. J’espère qu’elle a tout simplement laissé son téléphone éteint ou qu’elle n’a pas de réseau. On peut toujours rêver.
Il n’y a personne sur la route et il me faut à peine 20 minutes pour arriver chez elle. Sa Smart est garée devant la maison. Je ne prends même pas le temps de couper le contact et me rue vers la porte d’entrée.
Elle n’est pas verrouillée. Je pousse le battant en appelant Katerína. Elle ne répond pas.
Il règne une atmosphère qui m’inquiète. Un mélange de renfermé, de poussière, de silence et de vide. Je suis de plus en plus inquiet. Sa voiture est là et la maison n’est pas si grande qu’elle ne m’entende pas l’appeler.
Il y a une lumière allumée dans le salon. J’y trouve sa veste jetée sans égards sur le canapé et son sac à main à moitié renversé sur le bar qui fait la séparation avec la cuisine.
La chambre est au fond. La porte est entrouverte. Quand j’entre, je vois tout de suite Katerína allongée toute habillée sur le lit. Sur le dos, les mains jointes sur le ventre. Comme une gisante.
Je comprends tout de suite que je suis arrivé trop tard. Je tente de trouver son pouls sur sa carotide. Rien. Sa peau est déjà froide. Je pose la tête sur sa poitrine, mais je ne perçois aucun battement.
Sur la table basse, à côté d’un verre vide, la boite et des plaquettes vides de Lithiofor. Il y a aussi un emballage et un blister de Stilnox. Elle devait avoir gardé des somnifères chez elle.
Il y a aussi un mot.
Sygnómi. Eínai polý dýskolo. Den antécho pia.
Excuse-moi. C’est trop dur. Je ne peux plus.
Je m’assieds à côté d’elle sur le lit, les yeux dans le vague. Je sais que je devrais faire quelque chose. Appeler les secours. Mais je reste là, incapable de bouger.
Des larmes coulent de mes yeux sans que je puisse les arrêter. Je me dis que je n’ai pas su la protéger. Que j’ai été trop léger. Que je n’ai servi à rien.
Je finis par appeler le 166. J’explique la situation. Ils vont venir dès que possible. J’ai envie de leur dire qu’il n’y a plus d’urgence, mais en fait j’aimerais qu’ils soient déjà là. Je ne veux pas rester seul.
Au bout de quelques minutes, je quitte la pièce et je sors pour attendre l’ambulance devant la maison.
Puis je compose le numéro d’Eléni. Il faut bien que j’avertisse la famille.
J’aurais voulu que les funérailles aient lieu dans son église. À Agía Ekateríni. Mais elle est bien trop petite et n’est ouverte que le jour de la Sainte Catherine.
Alors, j’ai accepté le vœu de sa famille et, 2 jours plus tard, je me retrouve à nouveau dans la grande église de Káto Chóra. Moins de 6 mois après les obsèques de Giórgos. Décidemment, depuis quelque temps, la famille n’est pas épargnée par le sort.
Tous les commerces ont baissé le rideau pour l’occasion et je crois que l’île entière a fait le déplacement. L’église est pleine à craquer et la place sur le parvis est noire de monde.
L’ambiance est évidemment très triste et il n’y a pas grand monde qui n’ait pas les larmes aux yeux. Je comprends que Katerína était finalement très appréciée. Il fait un temps de circonstance, avec des nuages noirs qui défilent à toute vitesse, poussés par un vent du Nord glacial. Ça sent la pluie.
Je me demandais comment j’allais être traité par la famille. Après tout, certains peuvent penser que la mort de Katerína est un peu de ma faute. Mais ils m’accueillent tous très chaleureusement, comme un membre de la famille à part entière. Je ne m’y attendais pas et ça me fait chaud au cœur.
À la fin de l’office, la mère de Katerína vient même me réconforter et me glisse que Katerína était fragile. Que je n’y suis pour rien. Que ça devait arriver.
Eléni aussi me rassure en me disant que je ne pouvais rien faire. Que je lui ai déjà offert plus d’un an de bonheur. Des projets d’avenir et une nouvelle envie de vivre.
Comme Giórgos, Katerína est enterrée dans le petit cimetière entre Chóra et le réservoir. A peine son cercueil descendu en terre, un gros orage éclate et des trombes d’eau s’abattent d’un coup sur nous. Tout le monde se disperse rapidement.
Malgré leur insistance, j’ai préféré ne pas rejoindre le reste des proches pour la collation dans la maison familiale. Ja’ envie d’être seul.
Quand je regagne ma voiture, je suis trempé. La pluie redouble d’intensité et j’ai de la peine à trouver mon chemin, malgré les essuie-glaces qui balaient le pare-brise à pleine vitesse. La route de terre du réservoir est une vraie patinoire. Une véritable rivière de boue dévale la pente et je ne suis pas mécontent d’avoir un 4×4.
En arrivant à Kallítsos, de nombreuses coulées débordent sur la route et des rochers sont tombés sur la chaussée. Je ne sais pas dans quel état je vais retrouver les chemins de randonnée, mais je crains le pire. Il va y avoir du travail pour les remettre en état.
En me garant au-dessus de la maison, je me rends compte qu’une voiture de police est là, moteur en marche. Lorsque je coupe le moteur, la portière s’ouvre et l’inspecteur Athanasópoulos s’en extirpe en ouvrant un parapluie avec difficulté. Il est seul.
Qu’est-ce qu’il me veut encore celui-là ? Il pourrait au moins respecter mon deuil et ne pas venir m‘emmerder le jour des funérailles. J’espère qu’il ne va pas se mettre à me poser des questions à la con sur les circonstances de la mort de Katerína, car j’ai peur de lui rentrer très violemment dans le cadre.
Je sors à mon tour et le regarde s’avancer avec méfiance. Ma réticence doit se lire sur mon visage, car il fait un geste d’apaisement de la main.
— Permettez-moi de vous transmettre toutes mes condoléances.
Je grommelle un vague remerciement.
— Ne vous inquiétez pas. Je ne vais pas être long. Je suis vraiment désolé de vous importuner un jour pareil. Si j’avais pu attendre, je l’aurais fait. Mais je reprends le ferry pour Syros tout à l’heure et, avant de partir, je veux vous tenir informé des avancées de l’enquête.
Je suis un peu surpris. Je grommelle que ça pouvait sans doute attendre.
— Vous savez, je suis un flic à l’ancienne. J’aime les choses simples. J’aime quand chaque question en suspens à une réponse satisfaisante. Dans ce cas particulier, c’était ces marques blanches sur le camion. D’où provenaient-elles ?
Je le regarde, cherchant à déchiffrer son expression. Mais c’est peine perdue.
— Sur ce point, j’ai reçu la réponse ce matin. Les analyses ont montré que la peinture qu’on a trouvé sur le camion de M. Livánios provenait bien de votre voiture.
Putain, merde ! Il ne manquait plus que ça. Je suis foutu. Katerína avait raison. Ils vont me coller ça sur le dos.
Athanasópoulos doit réaliser ce que je pense.
— Mais, comme vous l’avez remarqué vous-même la dernière fois que nous nous sommes vus, on ne peut pas savoir quand ce transfert de peinture s’est produit. Et effectivement, cela ne nous avance pas à grand-chose, car il semble difficile d’imaginer qu’une voiture puisse pousser un camion aussi lourd dans le vide, qui plus est en marche arrière.
Je ne vois pas trop où il veut en venir.
— On a ainsi une certitude : M. Livaníos a heurté votre voiture par l’arrière avec son camion. La question qui reste, c’est de savoir quand cela s’est produit et pourquoi ?
Je m’apprête à protester, mais il tend la main vers moi pour me faire taire.
— Si ça s’était passé bien avant sa chute dans le ravin, vous me l’auriez sans doute dit tout de suite. Et vous n’auriez pas eu besoin d’essayer de camoufler les marques en heurtant volontairement un mur. Je sou signale d’ailleurs que les traces laissées par un mur ou un pare-chocs de camion sont totalement différentes…
Je baisse la tête. Je suis foutu. Il a l’air content de lui. Comme le chat qui s’amuse avec une souris avant de lui croquer la tête.
— Ne faites pas cette tête. Vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée ? En fait, vous l’avez dit vous-même… Ce n’est pas une voiture qui a pu propulser un camion de 12 tonnes dans le ravin. Non. Mais en revanche, si c’est Giórgos qui a attendu que vous passiez devant lui le soir de l’assemblée à Méga Livádi pour ensuite essayer de vous pousser dans le vide avec son camion, alors tout correspond.
Il s’interrompt et fait une moue admirative.
— Et on dirait que vous avez eu de la chance. Je ne sais pas comment vous avez fait. Mais vous avez réussi à lui échapper. Et c’est lui qui a payé le prix fort et qui a plongé dans le vide. On dirait qu’il y a une justice finalement…
Je hoche doucement la tête dans une confirmation muette. Il a l’air satisfait de celui qui a résolu un problème complexe.
— Mais pourquoi n’avez-vous rien dit ? Cela aurait été plus simple, vous ne pensez pas ?
Je baisse la tête. Je n’ai rien à ajouter. Mes raisons sont trop compliquées à expliquer et ne lui plairaient sans doute pas.
— La conclusion de l’enquête est donc qu’il s’agit bien d’un accident. Nous n’allons pas creuser plus loin pour déterminer exactement comment il s’est produit ou si un tiers était impliqué. M. Livánios avait bu et le virage est connu comme dangereux. Ça nous suffit. C’est ce que je dirais en haut lieu. Ça ne va peut-être pas plaire à tout le monde, mais parfois, un pieu mensonge vaut mieux que la vérité.
Sa dernière phrase sonne comme une confirmation qu’il y a bien eu des pressions. Il fait demi-tour et revient vers sa voiture. La main sur la poignée, il se retourne vers moi.
— Et, à titre personnel, j’ajouterais que, d’après ce que j’ai pu comprendre, il semble n’avoir eu que ce qu’il méritait. Encore toutes mes condoléances.
Je fais un vague geste de la main et m’engage dans l’escalier qui descend vers la maison.
Je suis fatigué. J’ai de la peine à être soulagé que ce problème soit enfin réglé.
Tout est trop compliqué ici. Tout est difficile.
Sans Katerína, la maison va être bien vide. Et je vais me retrouver seul.
Qui va s’occuper du Skía ? Je ne vais pas pouvoir tout gérer de front, les maisons et le café.
Je ne sais pas si j’en ai le courage.
C’est Pâques ce dimanche. Enfin, les Pâques catholiques. En Grèce, ce sera dans 3 semaines seulement.
Je pourrais rentrer en France. Peut-être profiter des jours fériés pour passer du temps avec Thomas à Bordeaux.
Et qui sait, aussi chercher un endroit où m’installer.