On trouve assez vite un terrain d’entente.
Pour gagner du temps, je n’ai pas trop discuté les conditions. Juste le minimum pour ne pas passer pour un gogo.
Nous sommes tous les 2 d’accord qu’il serait très difficile de vendre la maison en l’état. Il faudrait trouver un acheteur qui tombe sous le charme de l’endroit et qui soit prêt à la refaire lui-même. Mais ça risquerait de prendre beaucoup de temps avant de trouver la perle rare et il faudrait certainement faire un effort sur le prix. Il vaut donc mieux la retaper avant de la mettre en vente.
Comme je n’ai pas le cash nécessaire, c’est Kóstas qui va s’en charger et qui empochera le produit de la vente. En échange, il m’achète immédiatement la maison. C’est sûr que j’ai dû faire un gros sacrifice sur le prix, mais comme ça, je n’ai pas besoin d’attendre. Quelques jours à peine, le temps de faire les papiers chez le notaire.
À la fin de notre discussion, Kóstas m’a fait une proposition qui m’a pris un peu au dépourvu : si, au lieu d’empocher l’argent, j’utilise la somme pour lui acheter une autre maison, il renoncera à sa commission.
Je n’ai pu m’empêcher de rire quand il m’a sorti ça. Il ne perd vraiment pas le nord. Il ne toucherait peut-être rien de mon côté, mais je sais qu’il serait de toute façon rémunéré par le vendeur.
Il prend un air offensé en voyant que je ne prends pas sa proposition au sérieux.
— Ne ris pas ! Je suis sûr que j’ai des propriétés qui te conviendraient. Maintenant que tu connais mieux le pays, il y a des affaires à saisir. Surtout si, comme tu me l’avais dit à l’époque, tu veux t’installer dans un vrai village grec et pas loin de tout comme un étranger dans sa belle villa neuve et qui doit prendre sa bagnole pour aller acheter du pain.
Il a dit ça avec un petit sourire malicieux. Il faut dire que lorsque nous étions venus pour la première fois sur l’île avec Laetitia, nous avions des vrais rêves de bobos lyonnais. Et nous avions été catégoriques avec Kóstas : pas question de nous faire visiter une de ces villas modernes, avec une vue magnifique certes, mais situées en plein vent et éloignées de la mer, des commerces et des tavernes. Nous voulions une maison ancienne un peu biscornue, avec une âme et du vécu, au milieu d’un petit village de pêcheurs très authentique et à 2 pas de la plage. Le matin, nous irions à pied nous baigner. En chemin, nous croiserions l’aubergiste qui nous saluerait d’un grand geste et nous indiquerait qu’il vient de recevoir une magnifique daurade qu’il nous réserve pour le déjeuner. Après avoir fait trempette et passé 1 ou 2 heures à l’ombre des tamaris, nous irions faire quelques courses quand les touristes commenceraient à arriver avec leurs parasols et leurs glacières, avant de rentrer nous mettre à l’ombre.
Mais, sur les conseils avisés de Kóstas, nous nous étions vite rendus à l’évidence : d’abord, il n’y avait pas de village de pêcheurs sur l’île et surtout, nous n’aurions sans doute pas supporté le désordre ambiant et l’agitation perpétuelle des Grecs.
Je souris à mon tour.
— Je vois que tu as bonne mémoire ! Mais je ne crois pas… Ce n’est pas ce que j’avais prévu.
Il n’insiste pas trop mais ajoute tout de même.
— Réfléchis-y. On a quelques jours de toutes façons. J’ai plusieurs petites maisons à vendre à Kallítsos. Ça pourrait te convenir, je crois.
Quand je retourne à l’hôtel, le soleil est passé derrière la montagne et il n’y a plus personne sur le sable. C’est l’heure où chacun rentre chez lui après le travail ou une journée à la plage.
Je suis perturbé par ce que m’a dit Kóstas. En débarquant ce matin, je n’avais pas de plan très précis en tête. Bien sûr, j’avais envie de revoir l’île, d’y passer quelques jours et de régler le problème de la maison. Mais pour le reste…
Revoir Katerína pour savoir si mes rêves étaient totalement absurdes ou si mon subconscient voulait me dire quelque chose. Prendre la température des gens de l’île à mon égard. Savoir quel genre d’accueil on va me réserver. Pour en avoir le cœur net. Mais m’y installer pour de bon, racheter une maison ? Ce n’était clairement pas au programme.
Mais il a semé la graine en moi. Attablé à une paillote de plage pas très loin de l’hôtel, je me mets à échafauder des plans et à calculer des budgets, tout en parcourant la carte de l’île sur mon portable pour faire le tour des différentes options.
Hier soir, j’ai dressé une liste des emplacements potentiels. Si je veux un village avec vue sur la mer et que j’exclus les endroits déjà trop développés à mon goût, il ne me reste qu’une poignée de possibilités.
Et ce matin, j’ai décidé de les explorer tous un par un. Bien sûr, au fil des années, je les ai tous traversés. L’île n’est pas si grande après tout. Et j’en connais assez bien 2 ou 3, ceux où il y a une plage ou une taverne. Mais pour le reste, ce sont juste des hameaux presque inhabités, voire carrément abandonnés, sans aucun commerce ou café, à travers lesquels j’ai à peine passé en voiture sans m’y attarder.
Alors cette fois, je m’arrête et j’en fais consciencieusement le tour, escaladant les escaliers irréguliers, me perdant dans les ruelles pour humer l’atmosphère du coin. Pýrgos semble totalement vide d’habitants. Megálo Chorió n’est qu’un vague lieu-dit, avec une dizaine de maisons éparses, sans vraiment de vue sur la mer. Avessalós n’a qu’une plage de galets mal protégée et quelques habitations clairsemées. Galaní en revanche est assez grand, avec une bonne cinquantaine de maisons accrochées à la pente. Mais il n’y a presque aucun habitant et l’endroit est plutôt désolé. Avec sa minuscule place ombragée et ses ruelles étroites qui montent et descendent en formant un petit labyrinthe, Panagiá est peut-être l’endroit plus charmant. Il y a même une minuscule épicerie-café qui sert quelques plats simples aux visiteurs égarés. Mais placé en plein centre de l’île et assez éloigné de la mer, le village ne correspond pas vraiment à ce que je recherche.
En fin d’après-midi, j’ai bouclé le tour entier de l’île, m’arrêtant pour déjeuner chez Nikoúlias. Je termine mon parcours par Kallítsos. J’ai gardé le meilleur pour la fin. Car c’est l’endroit qui me semble le plus prometteur. Un petit village sur la route qui mène au monastère des Taxiarches et aux plages de Platýs Gialós et de Sykamiá. Il s’étale dans la pente d’un vallon escarpé et assez verdoyant qui descend jusqu’à Kéntarchos. C’est une plage très agréable qui n’est plus accessible que par la mer. L’un de mes endroits préférés pour venir m’ancrer au calme avec mon bateau.
Tiens, je l’avais d’ailleurs complètement oublié celui-là. Je me demande ce qu’il est devenu. Il doit encore se trouver amarré dans le petit port de Livádi, mais je ne sais pas dans quel état il est. Je suis un peu inquiet. Ces petits kaïkis traditionnels en bois ont besoin d’un entretien régulier…
Kallítsos ne se trouve pas très loin de la maison et je passais régulièrement par là en voiture sur le trajet des plages du nord. Une cinquantaine de maisons comme à Galaní, mais avec plus d’habitants. Plus de vie. Avantage important, il y a de l’eau. Et c’est aussi le point de départ de plusieurs des sentiers de randonnée qui sillonnent l’île.
Pendant ma visite, j’ai essayé de deviner quelles sont les maisons que Kóstas veut me proposer. À leurs volets fermés et de vagues tentatives de débroussaillage pour en faciliter l’accès, j’ai cru deviner quelques candidates potentielles. Certaines semblent a priori intéressantes, mais beaucoup le sont beaucoup moins.
Il va me falloir éclaircir ça avec Kóstas. Rapidement. Parce que cette expédition m’a redonné l’envie de vivre ici. Et surtout, maintenant, j’ai l’ébauche d’un projet.
Mais ça ne va pas être simple et encore faut-il qu’on ne me renvoie pas à coups de pierres par le premier ferry.