Ce matin, j’ai contacté Dimítrios pour lui proposer de nous rencontrer. Il ignorait totalement que j’étais de retour sur l’île, ce qui est plutôt bon signe. Ça veut dire que la nouvelle ne s’est pas encore ébruitée. Il a l’air ravi de me revoir, ce qui est encore mieux.
Comme sa maison est minuscule, il suggère de nous retrouver au café Basileas sur la place de Chóra. J’aurais préféré ne pas le voir dans un lieu public, mais l’endroit n’est pas trop fréquenté et je me dis que le risque est acceptable.
Sur la route qui longe la plage, je passe devant le Calma. Un camion s’est arrêté pour livrer des marchandises. Il bloque le passage et je suis forcé d’attendre. Sur la terrasse du côté de la plage, il y a quelques types du coin en train de prendre leur petit déjeuner. Je tourne la tête machinalement et je vois que Giórgos fait partie du groupe. Il est assis face à la route. Pris par la discussion, il ne m’a pas encore vu. Instinctivement, je détourne le regard et me cache le visage de la main. Le temps ralentit. J’ai l’impression que les secondes durent des heures. Le livreur finit par remonter dans sa cabine et redémarre son moteur. Plus qu’1 ou 2 secondes et la voie sera libre. Je bous intérieurement. Putain ! Bouge-toi les fesses !
Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil vers Giórgos. Je ne sais pas s’il a senti mon regard, mais en tout cas, il lève la tête dans ma direction. À son expression, je comprends qu’il me reconnaît. Je lis l’incompréhension, la surprise, puis la colère sur son visage. Ses traits se crispent et il se redresse sur sa chaise, prêt à se lever. A ce moment-là, le camion avance enfin et je démarre à toute vitesse pour m’éloigner au plus vite.
Mon cœur bat à toute vitesse et l’adrénaline me fait trembler. Il me faut toute la montée jusqu’à Chóra pour me calmer. Je ne sais pas s’il m’aurait agressé. C’était sans doute simplement une réaction épidermique de sa part et il se serait peut-être contenu avant de passer à l’acte, surtout en pleine journée et entouré de plusieurs témoins. Mais j’ai malheureusement eu l’occasion de vérifier par moi-même qu’il a tendance à frapper d’abord et à réfléchir ensuite, pour autant qu’il en soit capable.
Je retrouve Dimítrios comme prévu. Après lui avoir résumé mes 3 dernières années à Athènes, je lui demande de me parler de la situation sur l’île. Et de ce qu’on dit de moi. Il me rassure. Je ne risque rien. Les esprits se sont bien calmés. Ce n’est pas la première fois qu’un imprudent flanque le feu à des buissons. D’habitude, ce sont les bergers qui veulent débroussailler à bon compte et qui se voient soudain débordés par un coup de vent. Et comme il n’y a pas eu de dégâts à part chez moi… Quant à Giórgos, il n’a pas été trop grièvement blessé et il s’est bien remis. Alors…
— Et tu sais, Olivier, Giórgos n’a pas que des amis… Loin de là. Il y en a plusieurs qui n’étaient pas mécontents que quelqu’un lui rabatte enfin son caquet. Et comme tout le monde a bien compris pourquoi il t’en voulait, tu as les rieurs de ton côté. L’adultère, c’est le sport national de l’île, quand la saison d’été est finie et que tout le monde s’ennuie un peu.
Il me regarde d’un air narquois pour voir si je vais nier ou, encore mieux, confirmer ses soupçons. Mais je reste de marbre. J’ai quelques principes et ne pas me vanter de mes conquêtes amoureuses en est un. En même temps, je suis assez fier que les gens sachent que j’ai eu une aventure avec l’une des plus belles femmes de l’île.
Je lui raconte l’épisode de ce matin devant le Calma, mais ça ne l’inquiète pas plus que ça.
— Il a été surpris de te voir, c’est tout. Il ne s’y attendait pas. Et ça, ça veut bien dire que tu n’es pas le sujet de préoccupation de toute l’île.
Il me rassure aussi sur le sort de mon bateau. Il était persuadé que je reviendrais un jour et s’en est occupé lui-même. Il ne le précise pas, mais il estime qu’il a une dette envers moi. Il faut dire que je lui ai sauvé la vie en le tirant de l’eau du port où il allait se noyer un soir de Saint-Sylvestre.
Je lui raconte aussi que je suis en train de vendre ma maison, mais que j’envisage de racheter quelque chose à Kallítsos. Je lui résume mon idée en quelques phrases et il s’enflamme immédiatement pour le projet. Il me propose également de m’accompagner pour les visites, tout en élaborant déjà des plans sur la comète.
— Si je suis là, ils ne vont pas te demander le prix pour les étrangers. Et surtout, dans ces anciens villages, il faut faire vraiment gaffe au cadastre. Ce n’est jamais très clair d’à qui appartient le terrain ou la maison. Mais je connais pratiquement tout le monde et je sais par qui passer pour résoudre ce genre de casse-têtes.
Son enthousiasme me rassure et c’est boosté à bloc que je redescends vers le port. Je passe chez Aegean Blue Real Estate pour fixer un rendez-vous avec Kóstas pour visiter les maisons en vente dont il m’a parlé et nous convenons de nous retrouver sur place vers 17h.
Je décide de profiter de l’occasion pour tester les assurances de Dimítrios en allant déjeuner chez Marina. Il est temps d’affronter le monde. À la fin du repas, je suis rasséréné. Ils m’ont reconnu, mais tout le monde a été très aimable. Me disant que ça faisait longtemps qu’ils ne m’avaient pas vu et qu’ils étaient contents que je sois de retour.
On dirait que je me suis fait du mauvais sang pour rien. Peut-être que tout va bien se passer finalement.
Quand j’arrive à Kallítsos, Kóstas est déjà là. Il doit vraiment avoir envie de les vendre, ses baraques. En me voyant arriver, il sort tout sourire de sa voiture, avec une poignée de clés qui débordent de sa main. Il fait un grand geste du bras en direction de la baie.
— Paradise !
Je ne veux pas paraître trop intéressé, mais il n’a pas tort. La route surplombe le village, qui s’étend en largeur plus bas dans la pente. À cette heure-ci, il est déjà à l’ombre et la température est très agréable. Avec cette orientation, il ne doit pas faire trop chaud en été et on est bien protégé du meltem. La vue sur la plage en contrebas et sur la mer est spectaculaire.
Je n’ai pas demandé à Dimítrios de m’accompagner. On verra si l’affaire progresse, mais à ce stade, je n’ai pas encore besoin de lui.
Kóstas m’explique qu’il a plusieurs maisons à me montrer. L’une est prête à habiter, mais les autres ont besoin de quelques travaux. S’il me dit ça, je suppose qu’il s’agit vraiment de ruines en très mauvais état.
En bon vendeur, il commence naturellement par les moins belles. La première est minuscule et se situe dans un dédale de constructions en assez mauvais état qui semblent abandonnées. Elle fait 27m2, d’après ce qu’il me dit en consultant sa fiche, mais il a dû compter bien large. Elle ressemble un peu à la maison de Dimítrios à Káto Chóra, mais en moins soignée. En passant la porte d’entrée, on accède à une petite pièce à vivre qui doit à peine faire dans les 10m2 et qui sert de salon, bureau, cuisine et salle à manger. Il n’y a pas un seul mur de droit. La déco est immonde et je sens qu’un petit vieux pas très propre a dû y passer les dernières années de sa vie. Une salle de bain vétuste avec un WC qui goutte, une vague douche et un lavabo des années 60. Ça sent le moisi et les égouts. Un escalier métallique en colimaçon très étroit mène à une mezzanine où se trouve un lit de 1m40 à tout casser. Je ne peux même pas m’y tenir debout.
Il voit bien que je ne suis pas emballé.
— Not for you ! But good investment. You paint a little, you buy cheap furniture. And you rent on AirBnB for tourists. 80 euros per day, easy.
C’est vrai que je peux bien m’imaginer des bobos parisiens s’extasier devant cette vie authentique et simple, ce logement cocooning complètement vintage et dans son jus, dans un coin magique et pur, pas encore gâché par le tourisme de masse. Et qui vont ensuite poster des photos soigneusement cadrées sur Instagram.
La deuxième maison se trouve aussi dans le cœur du village. En fait, il s’agit d’un groupe de 4 bâtiments séparés. Un cas compliqué. Le plus grand a plus ou moins la même taille et configuration que celui de notre première visite, mais les 3 dépendances sont bien plus petites et se limitent à une simple chambre. L’une d’elles n’est rien d’autre qu’un cagibi amélioré d’à peine 6 m2. L’ensemble est en meilleur état que la première maison, mais il faudrait tout de même tout remettre au goût du jour. Là encore, ce n’est pas un endroit où je pourrais vivre, mais, comme séjour de vacances, ça peut plaire à une famille avec des ados qui rêvent d’un peu d’indépendance. Ou alors à un groupe d’amis.
Pour finir, Kóstas me conduit ensuite un peu plus haut, sur le versant nord de la vallée, à l’autre extrémité du village. Après un labyrinthe de venelles tortueuses et d’escaliers aux marches irrégulières, on débouche sur la seule rue carrossable du village qui monte en pente raide jusqu’à la route. Après 50 mètres, nous parvenons à une grande maison sur plusieurs niveaux, repeinte de frais. Après avoir franchi une grille de fer forgé, on accède par un escalier extérieur à une grande terrasse ombragée où se trouve la porte d’entrée. Il y a des plantes en pot un peu partout. Une grande table. Un barbecue. Une autre terrasse plus petite en contrebas avec un hamac et un coin salon d’extérieur. La vue est époustouflante. Je n’ai pas besoin de visiter l’intérieur pour être déjà conquis. La maison est délicieusement biscornue et chaleureuse. Meublée et décorée plutôt avec goût. Comme d’habitude, une pièce assez grande qui fait office de salon-salle à manger-cuisine. Elle a même une cheminée. Une grande chambre double et une autre plus petite. Une salle de bains tout à fait convenable, avec une douche italienne aux parois de béton ciré. Sous la terrasse, un grand local pour y stocker tout ce qu’on veut. Sur le côté de la maison, un escalier permet un accès direct à la route au-dessus.
À mon sourire, Kóstas comprend que je suis sous le charme. Il doit déjà se frotter les mains, mais je ne vais pas me laisser faire. Il va falloir négocier.
Si je lui fais une offre pour le tout, même plus basse que ce qu’il espère, ça devrait pouvoir le faire.