Une fois passée la frénésie sexuelle des premiers jours, nous trouvons un rythme de croisière plus tranquille. Nous passons des soirées ensemble, parfois chez elle, souvent chez moi, simplement à regarder une série sur Netflix ou à prolonger l’apéro jusqu’au moment où la fatigue et l’ivresse nous envoient nous coucher. Simplement contents d’être ensemble, à l’aise dans les silences, comme si nous nous connaissions depuis toujours.

C’est pourtant loin d’être le cas, mais il règne entre nous comme une espèce de sérénité confortable que je n’aurais jamais associée à Katerína. Alors qu’Eléni était en apparence plus posée et réfléchie et que Katerína m’apparaissait un peu comme une pile électrique survoltée, c’est finalement le contraire en réalité. Si Eléni cultivait une image de respectabilité et d’assurance, aussi bien par son attitude que son habillement, c’était tout l’inverse lorsque nous étions ensemble. Et il suffit de me remémorer certaines de nos rencontres ou les injonctions crues qu’elle me lançait parfois pour que je bande immédiatement à ces souvenirs.

Je pense que c’est parce que nous avons toujours – et elle surtout, je crois – considéré notre relation comme une liaison adultère sans réel avenir. Alors, il fallait profiter à fond de ces instants volés, sans perdre un temps précieux en discussions ou en soirées télé. Sans compter qu’en laissant libre cours à ses fantasmes sexuels, Eléni voulait sans doute compenser un quotidien familial trop routinier.

Mais avec Katerína, je me rends compte que, malgré l’idée que j’avais pu m’en faire dans mes rêves érotiques à Athènes, notre relation est bien différente. Nous savons que nous avons le temps. Elle n’a rien à se prouver. Been there, done that. Alors pour elle, la nouveauté, c’est peut-être simplement une relation stable et posée. Et moi, je me rends compte que ça me va très bien aussi.

Avec Eléni, un rendez-vous clandestin sans qu’elle jouisse plus fort que la fois précédente, sans une pratique inédite et non conventionnelle, c’était presque considéré comme un retour en arrière. Un petit coup de moins bien. Une déception.

Mais avec Katerína, nous nous contentons parfois de simples caresses ou d’embrassades à pleine bouche d’adolescents. Elle me dit ce qui lui plait. Je lui demande de quoi elle a envie. Parfois elle s’occupe de moi et ça s’arrête là. D’autres, c’est moi qui joue de mes doigts et de ma langue pour me concentrer sur son seul plaisir. On ne se le dit pas, mais je suis sûr que ça lui convient comme ça. Et à moi aussi.

Nous avons aussi parlé de ce qui s’était passé entre Eléni et moi. Des relations que Katerína entretient avec elle. Sans entrer dans les détails, mais pour ne pas rester avec cet éléphant dans la pièce, comme un sujet tabou. Je n’ai pas voulu insister parce que c’est quelque chose dont je me doutais déjà : Katerína est manifestement assez jalouse de sa sœur. De l’estime dont elle jouit sur l’île. Des privilèges d’aînée que lui ont toujours accordés leurs parents. De sa famille bien comme il faut, avec son mari et son fils qui va perpétuer la lignée. De son élégance naturelle et de ses goûts assez classiques mais respectables. Et malgré tout, c’est sa sœur. Même si je ne sens pas beaucoup de complicité entre elles, il y a cette connaissance intime de l’autre et tout un passé partagé.

De mon côté, je ne suis pas sûr des sentiments qu’éprouve désormais Eléni à mon égard. Pendant les 4 mois qu’elle a duré, notre relation a été très intense. Puis, pour sauver sa famille, elle a décidé d’y mettre fin. Ça a été dur. Pour moi certainement et pour elle aussi, je pense.

Mais 3 ans après, je me dis qu’elle aimerait peut-être ne plus jamais me voir. Pour éviter la tentation ou pour ne pas être confrontée à sa trahison conjugale, dont je crois que toute l’île est au courant. Son fils Michális a 14 ans maintenant. Avec un peu de chance, il n’a pas su ce qui se passait à l’époque entre ses parents. Pendant mon absence, les commérages ont tout de même dû se calmer avec le temps, quand d’autres sujets ont occupé les conversations. Mais mon retour risque de relancer les rumeurs et, cette fois, il a désormais l’âge de les comprendre.

Bref, je me dis qu’Eléni préférerait probablement que je ne sois pas revenu. La nostalgie ne vaut sans doute pas de faire exploser sa famille.

Avec la fin octobre qui s’approche, la plupart des tavernes ont fermé leurs portes pour l’hiver. Celles des plages ont terminé leur saison dès fin septembre, Chóra est déserte depuis des semaines et il ne reste plus que Marina et Tootsie d’ouverts sur le port. Dans quelques jours, ce sera la fin des ferries rapides et le seul lien avec le continent sera l’antique Ekaterini P, qui met plus de 4 heures pour relier Le Pirée. Et encore, seulement 3 fois par semaine.

Même si les températures se sont rafraîchies, le temps est encore clément et il reste quelques touristes qui profitent des derniers beaux jours. Bientôt, comme j’ai pu le constater lorsque je suis venu m’installer il y a 4 ans, l’île va se replier sur elle-même.

Mais maintenant, je ne suis plus seul. Il y a Katerína. Et au lieu de redouter les longs mois d’hiver qui s’annoncent, je me réjouis de me mettre enfin au travail et de rénover ces maisons.

Aujourd’hui, c’est le grand saut. C’est To Óxi, le Jour du Non, la deuxième fête nationale. Avec Katerína, nous assistons aux célébrations à Káto Chóra. Le temps est un peu automnal, avec un vent frais et des nuages qui défilent à toute vitesse. Il y a foule le long du parcours du cortège. Les enfants défilent en pantalon ou jupe bleu marine et chemise blanche, en agitant fièrement des drapeaux grecs au son d’une petite fanfare. On voit le pope passer en saluant, comme s’il était le roi de l’île, puis le maire et tout le conseil municipal, accompagnés par les chefs de la police et des garde-côtes. Bref, il y a tous ceux qui comptent dans l’île. Et ceux qui ne défilent pas sont sur les côtés à applaudir.

Alors évidemment, nous tombons sur Eléni.

Elle est avec son fils, qui a bien changé depuis la dernière fois que je l’ai vu. C’était pendant la fête de la Kapetania, une espèce de carnaval traditionnel où tout le monde se déguise. A l’époque, c’était encore un enfant. Maintenant, il a vraiment viré ado. Un survet’ noir, des baskets et une coupe de footballeur. Visiblement, il préférerait être avec ses copains, qui ricanent avec des filles à quelques mètres de là.

Eléni me salue, un peu froidement je trouve. Mais à dire vrai, à sa place, je ne sais pas quel serait le ton juste. Elle n’allait tout de même pas se jeter dans mes bras. Elle paraît gênée. De son côté, Katerína a un petit sourire en coin et semble apprécier ce moment.

Eléni n’a pas vraiment changé, mais après tout, ça ne fait pas si longtemps, même si ça m’a semblé une éternité. Toujours habillée de façon élégante, plusieurs crans au-dessus de la moyenne de l’île. Plutôt comme une Athénienne de Kolonáki. C’est la seule à porter un manteau ample, alors que les autres femmes ont toutes des doudounes.

Elle est toujours aussi belle, mais on dirait que quelque chose s’est éteint en elle. Mais je m’imagine sans doute des choses, comme si personne ne pouvait se remettre réellement d’une rupture avec moi.

Nous échangeons quelques banalités. Elle me demande depuis quand je suis revenu et où est-ce que j’habite désormais. Elle possède la plus grande agence immobilière de l’île, alors je suis certain qu’il ne se passe rien dans ce domaine sans qu’elle ne soit informée, mais elle fait comme si elle ne savait rien. Je la vois lever un sourcil intéressé quand j’explique rapidement mon projet.

Elle n’a rien dit en nous voyant ensemble, Katerína et moi, alors que je pense que son réseau d’informateurs a également dû l’informer de ça.

Katerína m’a pris le bras d’un air de propriétaire et en rajoute une couche.

— C’est une super idée, tu ne trouves pas ? Ça fait un moment que je voulais me diversifier de ce côté de l’île. Alors, je vais peut-être en profiter pour ouvrir un 2ème café là-bas.

Eléni répond que c’est une excellente nouvelle. Ça va donner une direction différente pour le développement de l’île. Loin du tourisme de masse qui défigure le paysage.

— Et je vous fais confiance, Olivier. Vous saurez en faire quelque chose de bien. Un peu haut de gamme, avec des gens qui consomment plus que ceux du camping ou que les jeunes qui profitent des aides du gouvernement et s’entassent dans un studio puis ne dépensent pas un sou dans les boutiques ou les restaurants.

Elle me vouvoie. Comme s’il ne s’était rien passé entre nous. Comme si je ne l’avais jamais vue nue.

Après quelques minutes, nous nous éloignons avec Katerína. J’ai de la peine à savoir ce que pense vraiment Eléni de la situation. De mon retour sur l’île. De ma volonté manifeste d’y rester au moins un moment. Et de ma relation avec sa sœur. Est-ce qu’elle considère que je l’ai trahie ? Est-ce qu’elle s’en réjouit un peu, car cela évite les commérages à son sujet ? Sans compter que ça doit aussi rassurer Giórgos.

Je ne l’ai pas vu dans la foule, mais il considère sans doute que ce genre de célébration n’est qu’une distraction pour les enfants et les femmes. Il doit être en train de boire un coup au bistrot avec ses potes.

Je suis rassuré. La rencontre avec Eléni s’est plutôt bien passée. Il n’y a pas eu de clash. Je n’ai pas senti de regards hostiles à mon égard. Juste une curiosité peut-être de me voir au bras de Katerína, qui paraît vivre sa meilleure vie.

Elle resplendit, sourit à tout le monde. Elle semble fière de parader avec moi en public et de montrer à tous qu’elle l’a enfin emporté sur sa sœur.